11
Onze jours avant le départ.
C’est l’hiver 1991, j’ai onze ans. C’est mon anniversaire.
Je rentre de l’école. Papa me dit « ta grand-mère est à la maison ». Je ne réalise pas vraiment, j’enlève mon manteau, mon écharpe, mes moufles sont coincées dans les manches (toi-même tu sais).
Je monte les escaliers, en traînant mon cartable trop lourd, là, apparaît une femme, toute bridée, sans nez, toute jaune, un peu vieille. J’ai peur. J’entends encore « c’est ta grand-mère ». Elle m’embrasse, je ne dis rien, je monte dans ma chambre, je ne comprends pas bien, je ne veux pas comprendre.
Plus tard, dans la soirée, mon oncle et ma tante, la soeur de papa, et puis la vieille femme bridée, et deux hommes à l’air chinois, ils ont l’air d’être plus jeunes, mais je ne sais pas, je suis trop petite. La vieille femme pleure. Un des jeunes hommes porte le vieux pull à fleurs que j’ai souvent vu ma mère porter, et ça me donne envie de rire, je ris. Ce sont les frères de mon père.
Ma grand-mère s’est mariée avec un vietnamien, mais elle l’a quitté, et maintenant elle est en France, avec ses deux fils, chez son fils métis, avec sa fille métisse. Elle est fatiguée. Elle n’a pas vu ses deux enfants, sa fille et son fils, depuis trente ans.
Tout ce qu’elle a eu pendant trente ans, ce sont des lettres, et encore, assez tard, quand ils étaient grands, qu’ils l’ont retrouvée. Les dessins, les poèmes, elle n’en a pas, elle n’a pas de cendrier en argile, pas d’empreintes de petites mains, pas de colliers de coquillages.
Elle s’en fiche, elle les a là, en face d’elle, maintenant, elle peut les toucher. Elle a tout manqué, elle a pleuré seule, quand ils pleuraient, seuls. Elle s’est mariée. Peut-on lui en vouloir ? Elle a reconstruit une vie, elle a eu deux autres enfants, peut-on lui en vouloir ? Elle a pleuré, peut-on lui en vouloir ?
Je ne lui en veux pas. Et toi ?


